Sous les toits d’Épernay, dans la Marne, une centaine d’artisans perpétuent chaque jour des gestes hérités du XIXe siècle. Leur atelier est le dernier de France à fabriquer de la corseterie en série. Une rareté dans une industrie textile qui a massivement délocalisé.
Visiter ce lieu, c’est comprendre ce que « fabrication française » veut dire quand on parle de lingerie. C’est aussi observer la passion discrète de couturières et de couturiers qui refusent de laisser mourir un métier. Chantelle, entreprise familiale fondée en 1876, a choisi de miser sur cette excellence.
L’héritage Chantelle, de Romilly-sur-Seine à Épernay
L’histoire commence à Romilly-sur-Seine. En 1876, la famille Kretz invente un tricot élastique. Ce tissu technique doit rendre les corsets moins rigides, plus supportables. C’est une petite révolution pour l’époque. Le corset, symbole de contrainte, commence à s’assouplir.
Au fil des décennies, l’entreprise évolue. Les gaines remplacent les corsets. Puis les soutiens-gorge apparaissent. La marque Chantelle s’impose dans la mode féminine avec un slogan resté célèbre : « Chantelle, la gaine qui ne remonte pas ». Une promesse d’innovation et de qualité.
En 1962, l’usine d’Épernay est inaugurée. Elle devient rapidement un pilier de la production. Mais les années 1980 et 1990 voient la concurrence asiatique déferler. De nombreux ateliers ferment. Chantelle tient bon, mais réduit ses effectifs et se concentre sur le haut de gamme.
Aujourd’hui, cette usine est un bastion. La direction parle de 85 couturiers et couturières. Une équipe resserrée, mais passionnée, qui a dû s’adapter pour survivre. L’enjeu était simple : produire mieux, pas moins cher, et valoriser un artisanat que plus personne ne sait reproduire.
Pourquoi ce savoir-faire est devenu si rare
La corseterie demande des techniques précises. Coupe de la dentelle, pose du baleinage, assemblage de pièces invisibles à l’œil nu. Chaque étape exige une dextérité rare. Or, ces compétences ne s’improvisent pas. Elles se transmettent pendant des années.
La plupart des marques ont préféré délocaliser pour réduire les coûts. Résultat : les ateliers français ont disparu les uns après les autres. Chantelle a fait le choix inverse. L’entreprise a conservé son site d’Épernay et continue d’investir dans l’outillage industriel.
Cette stratégie porte ses fruits. Depuis deux ans, les capacités de production sont en hausse. L’atelier accueille même une soixantaine de marques extérieures, toutes en quête d’une fabrication locale. Un signe fort pour le secteur de la mode tricolore.
Les gestes précis des artisans de la lingerie
Entrer dans l’atelier d’Épernay, c’est pénétrer un monde de concentration. Les conversations sont feutrées. Les gestes, économes. Chaque couturière travaille sur quelques millimètres de dentelle ou une courbe de tissu. Aucun bruit inutile, aucun mouvement superflu.
Un soutien-gorge passe entre une quarantaine de mains avant d’être terminé. De la coupe à la pose des finitions, tout est contrôlé. Les mains suivent un rituel immuable, perfectionné au fil des générations. Cette précision fait la différence avec une production industrielle classique.
Le travail est organisé en dix étapes principales. Chacune requiert un geste spécifique et une attention de chaque instant. Le moindre décalage d’un millimètre peut compromettre la tenue du vêtement. C’est cette exigence qui maintient la réputation de la maison.
Une journée dans la vie des couturières
Sur les machines, les pièces se succèdent à un rythme soutenu. Les couturières enchaînent les opérations. La coupe du tissu, l’assemblage des bonnets, la pose des bretelles. Chaque geste est rodé, mais la variété des modèles impose une adaptabilité constante.
La direction a mis en place des formations internes. Les nouvelles recrues sont accompagnées par des tutrices expérimentées. Il faut environ deux ans pour maîtriser toutes les étapes de la corseterie. Un investissement humain considérable, loin des logiques de rentabilité immédiate.
Cette transmission est vitale. Près de la moitié des effectifs pourrait partir à la retraite dans les prochaines années. Sans relève, l’atelier s’éteindrait. C’est pourquoi Chantelle a ouvert, avec des partenaires locaux, une formation à Reims. Huit apprenantes s’y préparent actuellement.
La renaissance d’un atelier français au service de la mode
Chantelle ne se contente plus de produire pour elle-même. L’atelier d’Épernay est devenu un partenaire pour d’autres enseignes. Les créateurs viennent y chercher un savoir-faire qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs. La liste des clients externes ne cesse de s’allonger.
Cette ouverture a permis de consolider l’emploi. Elle a aussi redonné un rôle central à l’atelier dans la mode française. Travailler avec Chantelle, c’est garantir à ses clients une origine 100 % française, des matières nobles et une finition irréprochable.
- 🔹 La coupe de la dentelle, réalisée à la main pour les pièces haut de gamme
- 🔹 La pose du baleinage, une étape délicate qui structure le soutien-gorge
- 🔹 L’assemblage des bonnets, qui doit être parfaitement symétrique
- 🔹 Le contrôle qualité, effectué sur chaque pièce à chaque étape
- 🔹 La finition, avec la pose des élastiques et des fermetures
La demande pour ce type de fabrication explose. Les consommateurs veulent du durable et de l’authentique. Les marques doivent suivre ce mouvement. Chantelle, avec son atelier d’Épernay, se positionne comme un acteur clé de cette nouvelle donne économique.
L’avenir de la corseterie passe par la transmission
La relance de l’atelier ne repose pas que sur les machines. Les artisans passionnés sont au cœur du dispositif. Leur engagement fait la différence. Ils savent que leur métier est rare, et ils en sont fiers. Cette fierté se ressent dans la qualité des pièces produites.
Les partenariats avec des écoles et des centres de formation se multiplient. L’objectif est clair : attirer de nouveaux talents, souvent en reconversion professionnelle. Ces profils variés apportent un regard neuf et une énergie nouvelle à l’atelier.
Le défi est immense. Il faut à la fois préserver la tradition et s’adapter aux nouvelles attentes du marché. Chantelle prouve que c’est possible. En 2026, l’atelier d’Épernay reste un modèle de résistance et d’innovation dans le paysage textile français.
Cette réussite repose sur une conviction simple : le savoir-faire français a de la valeur, à condition de le cultiver chaque jour. Les équipes d’Épernay en sont la preuve vivante. Et elles comptent bien le faire savoir au monde entier.

Rédactrice en chef de France Distribution, ex-cadre en hypermarché. Quinze ans de terrain en grande distribution avant de fonder ce média indépendant pour décrypter le retail tricolore sans langue de bois.