L’affaire a fait grand bruit dans le milieu du livre. Selon une enquête de 404 Media, Amazon achèterait en masse des ouvrages rares pour les numériser, puis les détruire. L’objectif : nourrir ses modèles d’intelligence artificielle avec des données humaines exclusives. La méthode a été découverte grâce à un AirTag caché dans un livre. Retour sur une pratique qui interroge notre rapport à la culture et à la technologie.
Le marché du livre ancien est sous tension. Depuis des mois, des libraires spécialisés observent des commandes inhabituelles. Des lots entiers d’ouvrages rares sont achetés en bloc, sans explication, avec des délais très courts. Les soupçons se portent rapidement sur les entreprises d’IA. Mais les places de marché protègent l’anonymat des acheteurs. Emanuel Meiberg, journaliste pour 404 Media, à eu une idée simple : glisser un traceur AirTag dans l’un de ces livres suspects, avec l’accord d’un libraire.
Une enquête menée avec un AirTag trace la destruction de milliers de livres rares
Le petit traceur a permis de suivre le voyage du livre pas à pas. Parti de Californie, il a d’abord pris l’avion jusqu’à Kenosha, dans le Wisconsin. De là, il a été transféré dans un entrepôt de la société Trafinity, un prestataire de Biblio, où les commandes de plusieurs libraires sont regroupées. Après deux semaines, le colis a repris la route en camion, avec une halte dans le Colorado, avant de rejoindre un site Amazon près de Las Vegas, plus précisément le bâtiment VGT3, voisin d’un autre entrepôt, le LAS8.
Sur les forums d’employés Amazon, le journaliste a découvert l’usage de ce bâtiment. Des équipes y sont dédiées à la réception des livres, à leur découpage pour faciliter le passage au scanner, puis à leur numérisation. Une pratique confirmée par Amazon, qui indique que ces opérations servent notamment à l’entraînement de ses IA. Le logo de VGT3, un T-Rex rugissant au-dessus d’un livre, est devenu le symbole de cette affaire. Une image qui en dit long sur le sort réservé à ces ouvrages.
Ce procédé ne concerne pas uniquement les livres les plus précieux. Les libraires parlent de « littérature mineure », des ouvrages qui trouvent difficilement preneurs. Mais leur disparition pose tout de même question. Chaque livre détruit est une part de notre patrimoine qui s’évanouit.
Pourquoi Amazon et les entreprises d’IA numérisent puis détruisent des ouvrages
Cette affaire rappelle le « Project Panama » d’Anthropic, révélé par Futurism en juillet 2026. L’entreprise d’IA a utilisé une méthode similaire sur des livres antiques. Pourquoi ces géants de la tech en arrivent-ils à de telles extrémités ? La réponse tient en un mot : les données.
Les grands modèles de langage ont déjà absorbé une grande partie du texte disponible sur internet. Ils se heurtent désormais au risque de « model collapse ». Si une IA est entraînée sur du contenu généré par une autre IA, sa qualité se dégrade rapidement. Il faut donc du texte frais, écrit par des humains. Les livres rares, non numérisés, représentent un gisement précieux et exclusif. Chaque ouvrage numérisé donne un avantage concurrentiel sur les rivaux.
La destruction des livres après numérisation n’est pas un hasard. Selon le podcast de 404 Media, la jurisprudence récente dans l’affaire Anthropic tend à considérer que numériser un livre puis détruire l’exemplaire physique relève du « fair use ». Ce cadre juridique autorise une utilisation limitée d’œuvres protégées, sans autorisation du détenteur des droits. En revanche, conserver les deux versions serait plus proche de la contrefaçon. Détruire l’ouvrage serait donc une stratégie de protection légale.
Il y a aussi une raison pratique, plus simple. Découper la reliure d’un livre avant de le scanner est plus rapide et moins coûteux que de tourner les pages une à une. Un livre éventré se numérise en quelques minutes, pas en une heure.
- Amazon détruit des livres rares après les avoir numérisés.vrai
Le suivi par AirTag et les déclarations d'Amazon le confirment.
- Ces livres servent à entraîner des intelligences artificielles.vrai
Amazon indique que la numérisation alimente ses modèles d'IA.
- La destruction est un effet secondaire imprévu.faux
Découper la reliure accélère le scan et protège juridiquement l'entreprise.
- Le fair use autorise numériser puis détruire l'original.vrai en partie
La jurisprudence récente penche dans ce sens, mais rien n'est définitif.
- Les libraires sont complices de la destruction.faux
Ils vendent des livres, mais ignorent ce qui se passe ensuite.
Les conséquences sur le marché du livre et la culture
Emanuel Meiberg le souligne dans son enquête : au-delà de la polémique, il faut documenter ce basculement. Le marché du livre était autrefois structuré autour d’institutions motivées par la préservation du savoir. Désormais, il est tiré par des entreprises d’IA pour qui chaque donnée exclusive est un avantage. Les libraires, déjà fragilisés par des années de crise, voient une partie de leur fonds partir en fumée. Certaines enseignes ferment leurs portes, comme Furet du Nord et Decitre, qui ont annoncé la fermeture de onze magasins et la suppression de 163 postes.
Cette chasse aux livres rares transforme le paysage. Les libraires racontent des acheteurs qui passent des commandes sans poser de questions, sans négocier les prix, sans même se manifester. Une indifférence totale pour la valeur culturelle des objets qu’ils convoitent.
Le phénomène interroge notre relation à la technologie. Nous sommes face à une industrie, celle de l’IA, qui dévore des ressources culturelles pour alimenter ses algorithmes. La numérisation n’est pas le problème en soi. C’est la destruction, elle, qui pose question. Un livre numérisé peut être lu. Un livre détruit ne peut plus être consulté, même par les chercheurs, pour vérifier la qualité de la transcription.
Ce qui s’est passé dans l’entrepôt VGT3 est un symptôme. Un symptôme d’un marché où la donnée prime sur l’objet, où le contenu prime sur la mémoire. Les libraires, eux, restent avec leurs étagères vides et des questions sans réponse. La destruction de livres rares est-elle le prix à payer pour le progrès technologique ? À chacun de juger.
Dans l’attente d’une régulation plus claire, le flou juridique entoure encore ces pratiques. Le « fair use » est une doctrine américaine, qui ne s’applique pas partout. En Europe, la question est loin d’être tranchée. Les tribunaux auront sans doute à se prononcer sur la question. D’ici là, les livres rares continueront de disparaître, engloutis par la machine à données.
Ce que cache la destruction des livres rares
Est-ce qu'Amazon détruit vraiment tous les livres rares qu'il achète ?
D'après l'enquête, oui. Les ouvrages sont découpés et numérisés, puis détruits. Amazon confirme que ce processus existe, même s'il ne communique pas sur le volume exact.
Pourquoi ne pas scanner les livres sans les abîmer ?
Découper la reliure rend le scan beaucoup plus rapide et moins cher. Tourner les pages une à une prendrait des heures, et le fair use devient plus difficile à invoquer si l'exemplaire physique existe encore.
Cette destruction est-elle légale ?
La jurisprudence récente, notamment dans l'affaire Anthropic, tend à considérer que numériser puis détruire l'original relève du fair use. Mais la question reste disputée et pourrait évoluer.
Ça veut dire que je ne peux plus acheter de livres rares ?
Si, mais les prix montent. Les libraires voient des commandes massives passer sous leur nez, et certains ouvrages disparaissent du marché avant même d'être proposés au public.
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Rédactrice en chef de France Distribution, ex-cadre en hypermarché. Quinze ans de terrain en grande distribution avant de fonder ce média indépendant pour décrypter le retail tricolore sans langue de bois.
8 commentaires
Un AirTag pour tracer un livre, ça c’est du suivi client ! Mais détruire des stocks rares, zéro flow tendu.
Le client ne verra jamais ces livres en rayon. Amazon préfère détruire que vendre, c’est un non-sens retail.
Achat en masse, traçabilité, destruction : une chaîne logistique pour le moins surprenante. Optimiser, oui, mais pas à ce prix.
Bonjour Mia, beau travail d’investigation. Ces achats en masse pour entraîner l’IA posent question sur la gestion des sources et le gaspillage.
La logistique est impeccable, mais détruire des livres rares pour de l’IA, c’est un non-sens culturel et commercial.
Quelle ironie : détruire des œuvres pour améliorer les machines. Le merchandising, c’est créer du désir, pas du déchet.
Le suivi AirTag est un bel exemple de visibilité, mais ce gaspillage de stocks rares défie toute logique supply chain.
Bonjour Mia ! Ils jettent des livres pour nourrir des robots ? Et moi qui recycle mes vieux meubles…